Chasuble de Franc-Waret

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Objet IRPA : 10004963

Type d'objet : chasuble

Localité : Franc-Waret

Institution : Église Saint-RémiFranc-Waret

Datation : Orfrois de la fin du XVe siècle ou du tout début du XVIe siècle.


Sur un fond de velours rouge moderne, cette chasuble se démarque par des orfrois historiés d’une grande qualité artistique et technique. Les cartons qui ont servi de modèles pour leur réalisation sont très certainement inspirés d’un grand maître, comme ce fut fréquemment le cas pour ce genre de broderie présentant des scènes religieuses ou de saints personnages encadrés d’éléments d’architecture gothique. Tant l’iconographie basée sur l’enfance du Christ que le décor architecturé ou les techniques de broderie permettent de situer les orfrois à la charnière des XVe et XVIe siècles et de les attribuer à un atelier brabançon.

Chasuble de Franc-Waret, fin XVe-début XVIe siècle. Photo Mireille Gilbert

Provenance et histoire de la chasuble

On s’interroge sur la raison de la présence d’une pièce de cette qualité dans la sacristie de ce petit village. Les historiens d’art du début du XXe siècle la jugent digne d’une cathédrale ou d’une abbaye prestigieuse et estiment qu’elle pourrait figurer avec honneur auprès des plus belles pièces de ce pays (1).

Une tradition orale raconte que cette pièce aurait été laissée à Franc-Waret par des ecclésiastiques réfugiés à cet endroit durant la tourmente consécutive à la Révolution française, au début du XIXe siècle (2). La construction de l’église par un membre de la famille de Groesbeek est datée sur le fronton de 1664 à 1669. Le village dépendait de la paroisse de Namèche jusqu’à cette date. La chasuble, plus ancienne, provient donc d’un autre endroit. Les armoiries qui y figurent n’ont pas permis, à ce jour, d’en établir l’origine précise (3).

Si la disposition des orfrois, dessinant une croix en forme de Y, est fréquente dans l’art des Pays-Bas septentrionaux aux XVe et XVIe siècles, il faut certainement rattacher la pièce à la broderie brabançonne de la toute fin du XVe ou début du XVIe siècle, comme le démontre l’étude de l’iconographie et de la technique de mise en œuvre.

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(1) Ferdinand Courtoy, « Anciens ornements sacerdotaux de la province de Namur. La chasuble de Franc-Waret », in Annales de la Société archéologique de Namur, t. XXVII, 1908, p. 1
(2) Ferdinand Courtoy, « XXXIII – Chasuble, début XVIe siècle. Église de Franc-Waret », dans Ferdinand Courtoy & Jean Schmitz, Mémorial de l’exposition des trésors d’art. Namur 1930, Namur, Wesmael-Charlier, 1930, p. 50.
(3) Pour les armoiries : voir infra.

Les orfrois « à la pairle »

La chasuble en forme de boîte à violon présente, sur un fond de velours de Gênes rouge cramoisi moderne, qui daterait d’avant 1872 (selon le dossier de restauration), une bande d’orfrois à l’avant et à l’arrière, dont les bras sont disposés « à la pairle » ou en fourche, ou en Y. Cette disposition se retrouve le plus souvent sur les chasubles des Pays-Bas septentrionaux, elle est assez rare dans les Pays-Bas septentrionaux (4).

Les orfrois mesurent entre 18 et 19 cm de large. Les compartiments, galon compris, mesurent respectivement et de bas en haut 36 cm, 38 cm et 49 cm de hauteur. Le galon du bas est différent du galon d’or losangé qui sépare chaque niche et entoure les orfrois. Ce galon n’est pas sans évoquer celui qu’on retrouve sur la chasuble du chanoine de Romont, en plus fin (5).

Les broderies historiées ont été réalisées à part, en soies colorées et insérées ensuite dans l’architecture, ainsi qu’il est coutume de le faire.

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(4) Pour les chasubles conservées, en tous cas.
(5) Objet IRPA 10037009.

Un cycle iconographique centré sur la naissance et l’enfance du Christ

L’avant de la chasuble présente trois compartiments (6) entiers (7) qui se lisent de bas en haut. Les deux compartiments inférieurs sont rectangulaires et présentent l’Annonciation et la Visitation. Le compartiment supérieur permet de déployer une Nativité sur une surface plus importante en forme de large trapèze et l’annonce aux bergers dans les branches de la fourche qui se terminent par le décor architecturé au sommet des épaules.

Les orfrois dorsaux se lisent de haut en bas : au sommet, dans l’espace central culminant au centre de la croix, l’Adoration des Mages, vient ensuite la Présentation au Temple et Jésus parmi les docteurs. Chacune des trois branches montre un des rois mages, à cheval, en route vers l’Enfant, accompagné de deux serviteurs. On peut aisément rattacher ces scènes à l’art flamand du XVe siècle et supposer que les modèles utilisés par les brodeurs sont ceux de grands maîtres. Ferdinand Courtoy observe que les vêtements des bergers et du spectateur dans la Nativité sont vêtus comme les paysans du XVe ou début du XVIe siècle. Les étoffes épaisses des robes ne laissent pas entrevoir les articulations des personnages. Les plissés présentent surtout des plis en U, en V, en bec. La Nativité présente un Enfant nu sur simple tissu dans un bac en pierre. On peut observer ce même Enfant dans un tableau de Gérard David, la Nativité Nocturne (8). La composition est différente, mais l’Enfant présente les mêmes caractéristiques morphologiques et adopte la même attitude. On sait que les modèles voyagent entre les ateliers et Gérard David apparaît dans un litige en 1519-1520 avec un des élèves de son atelier brugeois, Ambroise Benson (9).

Les scènes des compartiments rectangulaires sont logées dans une architecture gothique en couchure d’or en léger relief dont le décor varie selon la face. À l’avant, deux colonnettes décorées de lignes brisées et de chevrons, baguées en leur centre et couronnées de chapiteaux feuillagés, encadrent les personnages. Ces colonnettes soutiennent un arc en accolade flanqué de deux tourelles et couronné d’une crête fleuronnée. À l’intérieur, trois clefs pendantes ponctuent les pendentifs en soie bleue et suggèrent un espace tridimensionnel qui se découpe sur un fond d’or en chevrons. Dans le dos, les architectures des deux compartiments inférieurs et les trois motifs supérieurs des bras de la fourche abritant les Rois Mages sont des arcs géminés que soutiennent ces mêmes colonnes. Une niche centrale abrite un personnage minuscule, une statue de saint de 0,6 cm de haut, difficile à identifier, et des armoiries au-dessus de Jésus et les Docteurs, non attribuées à ce jour. La seule certitude est qu’elles n’appartiennent pas à un seigneur de Franc-Waret ni des environs (10).

L’iconographie de la chasuble permet de rattacher ces orfrois à un atelier brabançon. Si c’est l’enfance du Christ qui est ici privilégiée, on trouve aussi dans les orfrois brabançons d’autres thèmes liés à la vie de la Vierge, comme l’Assomption et le Couronnement de la Vierge. Ainsi, une chape aux orfrois historiés de Waanrode présente un cycle de la Vie de la Vierge. Par ailleurs, le décor architecturé présente les mêmes arcs en accolades, ornés de feuilles de choux, sur colonnettes ornées de lignes brisées (11). Elle est attribuée à un atelier brabançon et datée du XVIe siècle.

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(6) Louis de Farcy parle de « tabernacles ». Louis de Farcy, La broderie du XIe siècle jusqu’à nos jours d’après des spécimens authentiques et les anciens inventaires, Angers, Belhomme, 1890, p. 51.
(7) Il est possible qu’on ait remplacé le galon inférieur, différent des galons latéraux.
(8) Michel de Grand Ry (dir.), Les Primitifs flamands et leur temps, Tournai, La Renaissance du livre, 2000, p. 204. Tableau conservé à Vienne, Kunsthistorisches Museum.
(9) Ib., p. 482.
(10) D’argent et à deux palmes de sinople, posées en sautoir, accompagnées d’une croisette de gueules en chef et d’un croissant d’azur en pointe. L’écusson est tenu par un léopard (ou un lion léopardé) couronné. F. Courtoy, « Anciens ornements sacerdotaux », op. cit., p. 13. Selon Ferdinand Courtoy, la présence de palmes et de la croisette pourraient peut-être faire penser à des armoiries ecclésiastiques.
(11) Objet IRPA 26060. Waanrode, Kerk Sint-Bartholomeus.

Des orfrois brodés haut de gamme : la « peinture à l’aiguille »

La première observation porte sur la qualité des matériaux employés : des couchures d’or pour les décors architecturés et les nimbes des personnages, des soies hautes en couleur, caractéristiques de la tapisserie brabançonne. L’architecture dans laquelle évoluent les personnages, les colonnettes brodées au fil d’or ornées de lignes brisées et de chevrons, qui soutiennent un arc avec tourelle(s) couronnée(s) de fleurons, montrant des clefs pendantes est une autre caractéristique de l’« école brabançonne » du XVIe siècle.

Les reliefs sont guipés (12) sur corde, ce qui permet de les faire ressortir et de les accentuer sans exagération et de mettre en évidence les scènes représentées à l’intérieur des compartiments.

La technique utilisée pour le travail du fil d’or est la couchure. On couche les fils de métal doré à plat sur une toile résistante et on accroche avec des fils de soie de couleur placés perpendiculairement. Dans ce cas-ci, ils sont couchés deux par deux, en quinconce. Certaines parties des vêtements des personnages ̶ la Vierge ̶ sont aussi travaillés au fil d’or.

Le point utilisé pour la soie est le passé plat ou/et le passé empiétant, qui permet de subtils dégradés de couleurs. Le point passé plat est un point plat, qui passe sous l’envers du tissu et revient à l’endroit sans dépasser le point précédent, de manière à former des rangées bien régulières. Le point passé empiétant est aussi un point plat, qui passe sous l’envers du tissu mais qui revient à l’endroit en dépassant le point précédent, ou au contraire en retrait de ce point. De cette façon, il n’y a plus de rangée bien nette de points et on peut utiliser différentes couleurs pour obtenir des dégradés très progressifs.

Les visages et les chairs sont travaillés avec une soie couleur chair. Les points sont minuscules et réalisés avec une minutie extrême. Les contours, les yeux, la bouche, le nez sont faits d’un trait de soie plus foncé. Ferdinand Courtoy note dans son analyse que les traits de Joseph dans la Nativité sont si réalistes qu’il en devient un portrait. Cet art est d’une subtilité extrême est appelé peinture à l’aiguille. Il faut parfois une bonne loupe ou des photos haute définition pour distinguer les fils de la broderie tant ces derniers sont fins.

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(12) Guipure : technique qui consiste à coucher des filés métalliques sur un rembourrage (ici, une corde), fixés de part et d’autre du motifs par des petits points, généralement de soie. L’or n’est visible qu’à la surface. Christine Descatoire (dir.), L’art en broderie au Moyen Âge. Autour des collections du Musée de Cluny, catalogue d’exposition, Musée de Cluny, 24 octobre 2019 – 20 janvier 2020, Paris, Éditions de la réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2019, p. 134.

Quelques pièces appartenant à une même famille prestigieuse

Louis de Farcy signale l’existence d’un orfroi semblable, issu de la collection Spitzer (13), une collection d’environ 4000 pièces vendue et dispersée à Paris en 1893. L’orfroi du dos de la chasuble est acheté par le Musée des Tissus et des arts décoratifs de Lyon qui en est toujours propriétaire (14). L’iconographie du Y, dans les trois branches de la fourche, est absolument identique à celui de Franc-Waret : une Adoration des Mages, et leur arrivée en arrière-plan et à cheval dans chacune des branches du « pairle ». Les deux compartiments inférieurs représentent aussi des scènes du cycle de l’Enfance du Christ, mais ce ne sont pas les mêmes. Sous l’Adoration des Mages, on trouve la Circoncision et la Présentation de Jésus au Temple. Les deux scènes communes présentent de légères différences et la Circoncision est « remplacée » par Jésus et les Docteurs sur les orfrois de Franc-Waret, mais le traitement des décors et des personnages est identique. Les cartons qui ont servi sont très manifestement les mêmes, ils sortent très certainement d’un même atelier. Si l’orfroi avant n’existe plus actuellement, une note du catalogue de l’exposition L’art en broderie au Moyen Âge signale qu’il existait encore en 1883 et présentait les mêmes scènes que l’orfroi namurois (15). Dans les niches au centre des croisées d’ogives, on trouve les armes de la ville d’Amsterdam ̶ antérieures à 1490 ̶ et des monogrammes (16). L’orfroi est daté de 1490 et les armes de la ville d’Amsterdam situent bien la pièce dans les Pays-Bas septentrionaux.

La technique n’est pas la même : l’orfroi de la collection Spitzer est plus richement travaillé. C’est ici l’or nué qui est utilisé pour les vêtements des personnages entre autres, plutôt que la couchure d’or. Ce niveau de perfectionnement montre une technique qui atteint son apogée. L’or nué est une technique extrêmement luxueuse et coûteuse, qui exige des matériaux précieux, fils d’or et soie, et un savoir-faire particulier. Le brodeur pose les fils d’or à plat sur une toile, dans ce cas, du lin, et les maintient aux extrémités par un petit fil de soie. Ensuite, il recouvre les fils d’or par des fils de soie colorés pour créer les dessins, les modelés, les ombres et les nuances. Le résultat obtenu est d’un éclat inégalable mais demande l’expertise de brodeurs très qualifiés. En ce qui concerne ces orfrois, leur exécution et la juste densité des points de soie sur l’or couché prouve la maîtrise parfaite de la technique par les artisans brodeurs. Les galons sont également en couchure et les architectures sont en gaufrure et guipure.

Il existe d’autres orfrois très proches de ceux-ci, aux Pays-Bas et en Suède, ce qui permet de supposer l’existence d’un atelier spécialisé dans ce type de commandes prestigieuses.

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(13) Catalogue des objets d’art et de haute curiosité antiques, du Moyen Âge et de la Renaissance Composant l’importante et précieuse Collection Spitzer, Paris, 1893, consulté le 5 avril 2020.
(14) Lyon, Musée des Tissus et des arts décoratifs, MT 25436.
(15) Claire Berthommier, « Croix de chasuble : Adoration des Mages, Circoncision, Présentation au Temple », in Christine Descatoire (dir.), L’art en broderie au Moyen Âge. Autour des collections du musée de Cluny, catalogue de l’exposition, Musée de Cluny – musée national du Moyen Âge, du 24 octobre 2019 au 20 janvier 2020, Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2019, p. 125.
(16) Le monogramme du brodeur, selon Louis de Farcy, op. cit., p. 129.

Bibliographie

Ferdinand Courtoy, « Anciens ornements sacerdotaux de la province de Namur. La chasuble de Franc-Waret », in Annnales de la Société archéologique de Namur, t. XXVII, 1908, p. 1- 18.

Ferdinand Courtoy, « XXXIII – Chasuble, début XVIe siècle. Église de Franc-Waret », in Ferdinand Courtoy et Jean Schmitz, Mémorial de l’exposition des trésors d’art. Namur 1930, Namur, Wesmael-Charlier, 1930, p. 50.

Christine Descatoire (dir.), L’art en broderie au Moyen Âge. Autour des collections du Musée de Cluny, catalogue d’exposition, Musée de Cluny, 24 octobre 2019 – 20 janvier 2020, Paris, Éditions de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2019.